PITTSBURGH, 11 AVRIL 2026 Un musée pour ne plus jamais taire : le Musée International du Génocide Bamiléké ouvre ses portes aujourd'hui à Pittsburgh
Le 11 avril 2026, Pittsburgh accueille l'inauguration du Musée International du Génocide Bamiléké, premier musée au monde dédié aux massacres perpétrés par la France coloniale contre le peuple Bamiléké entre 1955 et 1961. Porté par la diaspora camerounaise de Wilkinsburg et l'association La'Akam, ce lieu de mémoire brise enfin le silence imposé depuis des décennies sur l'un des génocides coloniaux les plus occultés de l'histoire africaine.

Ce samedi 11 avril 2026, quelque chose d'irréversible se produit à Wilkinsburg, dans la banlieue de Pittsburgh, Pennsylvanie. Le Musée International du Génocide Bamiléké, premier et unique musée au monde consacré à la commémoration du génocide perpétré contre le peuple Bamiléké par le régime colonial français entre 1955 et 1961, ouvre ses portes pour une inauguration en douceur, de 13h00 à 16h00, au 713 Penn Ave., entrée côté Taylor Way. L'entrée est libre, les dons sont les bienvenus.
Ce n'est pas un bâtiment ordinaire qui s'ouvre aujourd'hui. C'est un espace de mémoire vivante, un acte de résistance contre le génocide de la parole. Ce que nos ancêtres n'ont pas pu dire, ce que nos grand-mères ont avalé dans le silence, ce que le gouvernement camerounais et la France ont soigneusement enfoui dans les archives classées "Très secret", c'est cela qui entre, aujourd'hui, dans la lumière publique.
La blessure que l'on a voulu effacer
Pour comprendre pourquoi ce musée est né à Pittsburgh et non à Dschang, à Bafoussam ou à Paris, il faut comprendre l'ampleur de l'occultation. Il est impossible de trouver au Cameroun des documents sur ces massacres: le gouvernement d'Ahidjo, à la solde de la France, a soigneusement tout occulté. Ce silence n'est pas une absence. C'est une violence supplémentaire, organisée, transmise de génération en génération comme un tremblement de terre intérieur sans nom.
En mai 1955, de violentes émeutes indépendantistes ont éclaté au Cameroun français, conduisant à l'interdiction de l'Union des Populations du Cameroun (UPC), parti politique fondé le 10 avril 1948 pour obtenir l'indépendance du Cameroun. Contrainte à la clandestinité, l'UPC s'est tournée vers la lutte armée, amenant l'armée française à mener des opérations de guerre contre les maquis nationalistes, faisant des milliers de morts.
C'est en pays Bamiléké que la répression a été la plus féroce. Notre peuple, réputé pour sa cohésion, son intelligence politique, sa capacité à résister à la machinerie coloniale, a été ciblé avec une précision exterminatrice. Entre février et mars 1960, cent cinquante-six villages bamilékés ont été incendiés et rasés. 116 classes, 3 hôpitaux, 46 dispensaires, 12 stations agricoles et 40 ponts ont été détruits. Personne n'a recensé les logements privés détruits ni les récoltes incendiées, et personne n'a pu dénombrer les dizaines de milliers de civils massacrés.
Le bilan humain reste disputé, et c'est en soi une injustice. Les estimations vont de 20 000 morts pour la seule année 1960 selon le général Max Briand lui-même, à 61 300 à 76 300 civils tués de 1956 à 1964 selon les archives britanniques citées par l'historienne Meredith Terretta, et jusqu'à 120 000 morts pour les seules trois années d'insurrection en pays Bamiléké selon le journaliste du Monde André Blanchet. D'autres témoins placent le chiffre bien au-delà. Max Bardet, pilote d'hélicoptère français au Cameroun entre 1962 et 1964, a décrit des centaines de milliers de morts, un vrai génocide selon ses propres mots, des villages rasés et une population qui n'avait aucune chance face aux armes automatiques.
Pittsburgh : là où la diaspora a osé parler
C'est dans cette ville de l'ouest de la Pennsylvanie, au coeur d'une diaspora camerounaise vivante et organisée, que la mémoire a commencé à se reconstituer. Alain Tamonoche, installé à Wilkinsburg depuis vingt ans et qui dirige une entreprise informatique, rappelle que ce sont des membres de la communauté bamiléké de Pittsburgh qui ont eu l'idée de commencer ici le travail de mémoire, en espérant que toutes les communautés bamilékés du monde puissent à leur tour s'en emparer.
Cette communauté tient des conférences annuelles depuis plusieurs années. La 4e Conférence et Commémoration annuelle du Génocide Bamiléké a rassemblé des participants venus du monde entier pour se souvenir de la répression violente qui a accompagné la libération du Cameroun dans les années 1950 et 1960, et pour établir des liens avec des Afro-Américains ayant identifié une ascendance bamiléké par les tests d'ADN.
Adelaide Madiesse Nguela, l'une des coordinatrices de ces commémorations et elle-même descendante du peuple Bamiléké, a nommé avec précision ce que beaucoup d'entre nous ont vécu: grandir dans le génocide d'une autre forme, le génocide du silence, celui où une grand-mère verse une larme dès qu'on prononce un nom, mais ne dit jamais rien.
Le musée est porté par l'association La'Akam. Il se veut le premier et unique musée commémorant le génocide perpétré contre le peuple Bamiléké par le régime colonial français entre 1955 et 1961.
Un lieu dans une ville qui sait ce que la mémoire signifie
Pittsburgh n'est pas un choix anodin. Cette ville a, dans sa propre chair, l'expérience de la douleur communautaire et de l'impérieuse nécessité de ne pas oublier. Lors de la 4e commémoration, des membres de la communauté bamiléké ont offert 11 pierres à la communauté juive locale, en hommage aux 11 victimes de la fusillade dans la synagogue Tree of Life. Martin Gaynor, survivant de cette tragédie, a accepté les pierres au nom de la communauté juive, soulignant que ces connexions entre communautés endeuillées portent un immense espoir.
Ce geste dit tout. La douleur ne se hiérarchise pas. Elle se reconnait.
Ce que ce musée représente
Ouvrir un musée, c'est affirmer que les faits ont eu lieu. C'est contester l'impunité tranquille des bourreaux et de leurs héritiers institutionnels. La France a reconnu que ses archives militaires ainsi que de nombreux témoignages attestent que les gouvernements français de l'époque ont mené de violentes opérations de répression contre un parti interdit en 1955 et contre des populations civiles soupçonnées de le soutenir, incluant bombardements, tortures, exécutions extrajudiciaires, levée de milices et regroupements forcés de populations. Pourtant, aucune reconnaissance officielle de génocide n'a été prononcée à ce jour.
Adelaide Madiesse Nguela a exprimé l'espoir de voir un jour les autorités internationales reconnaître ce qui s'est passé et faire connaître cette histoire au monde entier. Ce musée est un pas concret dans cette direction.
Pour le peuple Bamiléké, dont la cosmologie entière repose sur le lien vivant entre les ancêtres et les vivants, entre la mémoire et le présent, entre la terre et ceux qui l'habitent, un tel lieu est bien plus qu'un espace d'exposition. C'est un acte rituel de réconciliation avec les morts. C'est une chefferie spirituelle plantée en terre américaine, pour que le sang versé dans les Hauts-Plateaux de l'Ouest Cameroun ne soit plus jamais réduit au silence.
Aujourd'hui, 11 avril 2026, la porte s'ouvre. Entrons.
Informations pratiques
Musée International du Génocide Bamiléké
713 Penn Ave., Rear Door, Wilkinsburg, PA 15221
Entrée par Taylor Way
Inauguration ce jour, 13h00 à 16h00
Entrée libre. Dons acceptés.
Site: bamilekemuseum.com
Malla Kenmeugne est écrivaine et gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield.
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