Kamdem Ninyim Pierre : le plus jeune ministre de l'histoire du Cameroun, fils d'un peuple qui n'a jamais plié
D'après les recherches d'Arol Ketch, Rat des archives, 08.08.2024, Fils du Roi de Baham, Kamdem Ninyim Pierre devient à 23 ans Roi, député et ministre dans le premier gouvernement camerounais. Formé à Paris, gagné au nationalisme de l'UPC, il incarne les contradictions d'un peuple Bamiléké pris entre résistance et survie. Son double jeu entre le régime et les maquisards le mènera au sommet, puis devant un peloton d'exécution à Bafoussam, le 3 janvier 1964.

Pour comprendre Kamdem Ninyim Pierre, il faut d'abord comprendre d'où il vient. Pas seulement de Baham, village des Hauts-Plateaux de l'Ouest Cameroun. Il vient d'un peuple.
Le peuple Bamiléké est l'un des plus anciens, des plus structurés et des plus résistants de l'Afrique centrale. Organisé autour de royaumes souverains, gardien d'une cosmologie profonde où le Fon est médiateur entre les vivants et les ancêtres, ce peuple a toujours opposé à la domination extérieure une force tranquille et obstinée. Les travaux forcés, le quadrillage colonial, la discipline de la machinerie administrative française, rien n'a réussi à briser cette cohésion fondamentale.
C'est précisément cette cohésion qui a rendu le peuple Bamiléké si dangereux aux yeux du colonisateur. Et si ciblé.
Lorsque l'Union des Populations du Cameroun est fondée le 10 avril 1948 pour réclamer l'indépendance du Cameroun, c'est en pays Bamiléké que son enracinement est le plus profond. Le boycott des élections, les fronts anti-impérialistes, les maquis organisés presque à mains nues contre une armée équipée d'armes automatiques et d'hélicoptères de guerre, tout cela est intimement lié à la fibre de ce peuple. Une fibre que même les enfants envoyés étudier à Paris ont emportée avec eux, sans le savoir, dans leurs bagages.
Un fils de royaume envoyé à Paris
Kamdem Ninyim Pierre est le fils du Roi de Baham, Max Kamhoua. Très tôt, grâce à l'appui du médecin et homme politique français Louis-Paul Aujoulat, il est envoyé à Paris pour y poursuivre ses études. Il intègre le prestigieux lycée Blaise Pascal. Durant son séjour estudiantin, il côtoie un certain Samuel Kamé, lui aussi originaire de Baham. Deux jeunes Bamilékés en terre française, à l'heure où le mot indépendance commence à brûler les lèvres de toute une génération africaine à Paris.
Lorsque le Roi Max Kamhoua meurt le 23 mai 1954, l'administration coloniale décide que c'est son fils Kamdem Ninyim Pierre qui lui succèdera. Le calcul est simple et révélateur. De par son parcours parisien, l'administration est persuadée que ce dernier sera un agent docile de sa politique coloniale. Un Roi Bamiléké formé par la France, redevable à la France, acquis à la France. Un rempart contre la résistance upéciste qui gagne chaque jour du terrain dans les Hauts-Plateaux.
Kamdem Ninyim quitte Paris temporairement, est intronisé, et rentre définitivement au pays en 1955.
L'éveil nationaliste
Ce que Louis-Paul Aujoulat ignore, c'est qu'on ne sort pas indemne de Paris lorsqu'on est Bamiléké et qu'on a le pays dans le sang. Comme les jeunes de sa génération, Ninyim a été profondément sensibilisé aux causes nationalistes durant son séjour parisien, à travers l'association des étudiants camerounais de France. Il a développé une sympathie sincère pour l'UPC et son combat pour la libération du pays.
Ce n'est pas un hasard. Dans les années 1950, Paris est une caisse de résonance des luttes anticoloniales africaines. Les jeunes étudiants camerounais y lisent Césaire, y débattent avec les Antillais, les Sénégalais, les Malgaches. La négritude et le panafricanisme circulent comme un courant électrique dans les cafés et les chambres de bonne. Ninyim, fils d'un royaume Bamiléké, enfant d'un peuple qui résiste depuis des décennies, n'a fait que reconnaître, dans ces idées, quelque chose qu'il portait déjà.
À son retour en pays Bamiléké, tout en maintenant les apparences d'une proximité avec l'administration coloniale, Ninyim se rapproche des nationalistes de l'UPC. Il accueille au sein de son palais les réunions clandestines du mouvement. Le royaume Bamiléké, espace ancestral de gouvernance et de transmission, devient ainsi un lieu de résistance politique. Ce n'est pas une anomalie. C'est une continuité.
Les deux visages de la lutte
Il fréquente notamment Momo Paul, de son vrai nom Paul Tchuembou, originaire du royaume de Baham, qui sera dès 1960 à la tête du district n°3 de l'Armée de Libération Nationale du Kamerun (ALNK), couvrant la subdivision de Bafoussam. Ce n'est pas un hasard non plus. Les maquisards de l'Ouest sont des fils de la même terre. Beaucoup viennent des mêmes royaumes, ont grandi dans les mêmes cours, connaissent les mêmes forêts.
On dit que Kamdem Ninyim avait reçu la promesse de Félix Moumié d'être nommé ministre de la défense en cas de victoire de l'UPC, et qu'il aurait organisé un maquis à l'Ouest avec Paul Momo. La résistance Bamiléké à cette époque n'est pas monolithique. Elle est multiple, souterraine, complexe. Elle s'exprime dans les maquis des forêts comme dans les palais des Rois, dans les discours publics comme dans les réunions nocturnes. Ninyim en est l'incarnation la plus troublante.
Un climat de méfiance s'installe entre Ninyim et l'administration coloniale. Il est soupçonné de double jeu.
L'arrestation, la destitution, la prison
Kamdem Ninyim est arrêté le 24 novembre 1956 et inculpé pour possession d'armes, incitation à la désobéissance et reconstitution de ligue dissoute, en référence à l'UPC. En l'arrêtant dans son propre palais, la France commet une faute grave aux yeux des Bamilékés. Toucher au Roi, c'est toucher à l'ordre ancestral. C'est profaner un espace que même les guerres traditionnelles respectaient.
Cette logique est au coeur de la culture Bamiléké. Le Fon n'est pas un simple administrateur. Il est le gardien du lien entre les vivants et les ancêtres, le régulateur de l'énergie collective du royaume. En destituer un, c'est provoquer un déséquilibre cosmologique autant que politique.
Trois mois plus tard, le 23 février 1957, le jeune Roi est officiellement destitué par le pouvoir colonial au profit de son frère Jean-Marie Teguia. Le 12 mars 1957, il est condamné à deux ans de prison ferme et cinq ans d'interdiction de séjour dans son royaume par le tribunal de Dschang.
La réaction ne se fait pas attendre. Offusqués de cette ingérence directe dans le pouvoir royal, les défenseurs de la tradition et les nationalistes de l'UPC s'allient. Les partisans de Ninyim agissent désormais de concert avec les upécistes. La France vient, sans le vouloir, de fusionner deux résistances qui n'étaient que cousines.
Kamdem Ninyim est placé en résidence surveillée à Yokadouma, à l'Est du pays, loin de sa terre, loin de ses ancêtres.
Quatre mois après le verdict, la cour d'appel de Yaoundé réduit sa peine en juillet 1957, et il est libéré le 30 juillet. Mais alors qu'il envisage son retour triomphal dans son royaume, Ninyim est de nouveau incarcéré.
Le double jeu
À sa sortie de prison, Ninyim devient officiellement un partisan du régime. Mais il développe un double jeu que seul un enfant des Hauts-Plateaux pouvait tenir aussi longtemps. Le jour, il s'affiche avec le pouvoir. La nuit, il dîne avec les maquisards, dont son ami Momo Paul. Il joue sur les deux tableaux et s'assure des entrées dans les deux camps.
Cette posture n'est pas propre à Ninyim. Elle reflète la condition d'un peuple entier forcé de survivre entre deux légitimités incompatibles. Combien de Rois Bamilékés, combien de notables, combien de pères de famille ont dû naviguer ainsi, souriant le matin à l'administrateur colonial et cachant le soir dans leur grenier un fils maquisard ou un tract de l'UPC ? La résistance Bamiléké a toujours su tenir plusieurs langages en même temps. C'est une intelligence de survie forgée sur des siècles.
En février 1960, Ninyim se réconcilie avec son frère et successeur Jean-Marie Teguia. On lui confie alors une mission délicate: convaincre les nationalistes de l'Ouest d'abandonner la lutte armée. Il réussit à faire rallier Paul Momo. Ce dernier sera assassiné en novembre 1960, peu après son ralliement, soupçonné de trahison.
La trahison, dans ce contexte, n'a pas de définition simple. Elle dépend du camp depuis lequel on la regarde.
L'ascension fulgurante
Ninyim se repositionne comme "opposant constructif", par opposition aux nationalistes qualifiés d'"opposants extrémistes". Son ascension est vertigineuse. Au lendemain des élections législatives d'avril 1960, il est élu député. Il est nommé ministre de la santé publique et de la population à seulement 23 ans, dans le premier gouvernement de la République du Cameroun, sous le premier ministre Charles Assalé. Le plus jeune ministre de l'histoire du pays.
Le nouveau ministre ne s'arrête pas là. Il chasse son frère Teguia de son trône, remonte sur le trône de Baham et reprend la tête de son royaume. Le palais reprend son Roi. Le royaume reprend son souffle.
Il reste ministre jusqu'au 20 juin 1960, remplacé par Simon Pierre Tchoungui. Député apparenté au Front Populaire pour l'Unité et la Paix (FPUP), il finit par rejoindre les rangs de l'Union Camerounaise d'Ahmadou Ahidjo en 1961. La République est en marche. Mais elle marche sur des ossements.
La chute
Lorsque son cousin et ami, le député MOPEN Noé, est assassiné, le crime est imputé à Ninyim. On l'accuse d'avoir commandité le meurtre avec la complicité des maquisards de la région. Son immunité parlementaire est levée. Il est arrêté le 12 septembre 1963. En octobre 1963, il est condamné à mort.
Le 3 janvier 1964, Kamdem Ninyim Pierre est fusillé à Bafoussam sur la place publique, devant une foule estimée à 40 000 personnes.
Ce n'est pas un hasard que cette exécution ait eu lieu à Bafoussam, capitale des Hauts-Plateaux, coeur du pays Bamiléké. C'est un message. La République naissante, héritière des méthodes coloniales qu'elle prétendait combattre, choisit de tuer un fils du peuple Bamiléké là où tout le monde pouvait voir. Comme pour dire: regardez ce qu'il advient de ceux qui naviguent entre deux mondes.
Ninyim avait navigué toute sa vie entre le royaume et la République, entre la résistance et le régime, entre la parole donnée à la France et la promesse faite à Moumié. Il avait 27 ans.
Malla Kenmeugne est écrivaine et gardienne du patrimoine Bamiléké/Grassfield.
D'après les recherches d'Arol Ketch, "Rat des archives", publiées le 08 août 2024
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